Previously Il existe un nombre fini de gènes. C’est la combinaison de ces gènes qui rend un individu unique. Donc on peut retrouver une personne en combinant les détails de ses un-peu semblables. (…) Delphine n’avait pas habitué ses collègues à l’absentéisme. (…) Le flic : « Vous saviez qu’elle entretenait une passion pour vous ? (…) Nous avons relevé ses paiements par carte bancaire. Le dernier est un billet de train. (…) Berlin. » (…) Kamel : « Depuis que Delphine a disparu, on te regarde autrement à l’agence. »
Episode 10
Pot d’entreprise
Le bouchon sauta. La mousse jaillit de la bouteille. Léonard réclama une coupe, vite, vite.
« Je voudrais lever mon verre à toute l’équipe de BLR !
Si les publicitaires sont doués de la plus grande créativité qui soit, le nom des agences emprunte presque toujours le même modèle : les initiales des créateurs. L’unique explication que j’ai trouvée est que seul leur ego égale et même surpasse leur fantaisie.
« Je voudrais porter un toast tout particulier à tous ceux qui ont bossé sur le projet. Tatiana, Kamel, Jim. A Antoine qui une nouvelle fois a fait la démonstration de son professionnalisme par cette idée fabuleuse.
Oui, l’idée de la brosse à dents était carrément devenue « fabuleuse ». Allez comprendre. Vous devriez la découvrir très prochainement sur les écrans.
« Et surtout, même si elle n’est pas présente aujourd’hui, même si elle a choisi de ne pas être présente pour des raisons qui lui sont personnelles et que je respecte, je voudrais avoir une pensée toute particulière pour Delphine… »
Tatiana écrasa une larme et but sa coupe d’un trait. Le discours terminé, je préférai fuir. J’allai attraper ma veste dans le bureau.
***
Tatiana m’interpella au moment où j’enfilais mon pardessus. Ses mains tremblaient, sa voix chevrottait, son visage s’empourprait. Le venin allait sortir. Je m’approchai, posa une main sur son épaule et l’invitai à déverser son fiel.
Ne me touche pas ! C’est toi ! Tout est ta faute ! Je ne sais pas ce que tu as fait, je ne sais pas pourquoi, mais je sais que c’est ta faute ! Je le sens ! Tout le monde le pense ! Mais moi, je te le dis ! Tu es un monstre !
Tout le monde le pensait, effectivement. Léonard ne m’avait pas enlacé pour me féliciter chaleureusement, comme à son habitude. Les autres non plus n’avaient pas défilé pour me serrer la main. Aux yeux de tous, j’étais un monstre. Seul Kamel m’avait demandé un compte-rendu de mon week-end à Saint-Pétersbourg. Mais j’avais éludé, car à cet instant, Lud m’avait appelé pour me proposer un resto le surlendemain. J’avais accepté. Je devais d’abord me reposer.
Tatiana n’avait pas fini sa tirade lorsque je partis sans claquer la porte, sans agressivité, avec même un « bonne soirée » aimable. Devant l’ascenseur, je l’entendis qui sanglotais dans mon bureau.
***
Dans l’escalator de la station Jules-Joffrin, je me rangeai à droite. Trois marches au dessus, une robe blanche tombait sur des mollets qui descendaient aux chevilles qui… Je m’accrochai à la rampe pour ne pas me ruer vers les pieds. Les mules impudiques m’offraient une vision délicieuse. Le talon, le coup, les orteils, tout m’était présenté sur un escalator ascendant. L’hallux était saillant et le gros orteil carré, donnant à l’ensemble un aspect extrêmement anguleux.
C’était assez étrange. Alors que je m’apprêtais à accéder enfin à Cécile, je m’attendais à découvrir des courbes, molles et raides peut-être, mais des courbes. Elle me présenta pourtant d’abord des angles. Quittant le pont d’Austerlitz, nous étions remontés jusqu’à son studio de la rue du Champ de l’alouette. Elle ôta aussitôt ses nouvelles bottes qui la meurtrissaient tant. Je restai coi devant ces angles qui me prenaient à contre-pied et les massai.
La femme fit trois pas hors de la station. Ses yeux cherchaient un repère sur lequel s’accrocher. Perdue ? Je cherche la rue Duhesme. Je vous y conduis. C’est mon chemin.
Elle n’avait qu’une enveloppe, trop précieuse pour la confier à La Poste, à déposer.
Voilà le programme. Je vais vous inviter à boire un kir violette. Vous n’allez pas résister bien longtemps. Je vous raconterai des charades, expliquant combien il est nécessaire de rétablir cette catégorie d’humour, tombée à tort en désuétude. Puis nous irons danser, car c’est là mon deuxième talent après la charade. Quand nos corps seront guettés par l’épuisement, nous nous quitterons, avec la promesse vague de nous revoir. Une semaine plus tard, nous nous aimerons. Ne vous inquiétez pas, je maîtrise la situation. Ou, si, plutôt, inquiétez-vous. D’accord pour le kir. Mais je suis fatiguée, alors vous n’aurez pas la danse. Parfait. Mon premier est un serpent, mon deuxième recouvre les toits et mon tout se trouve dans le garage d’un Alsacien.
***
Elle fredonnait sous la douche. J’avais refusé de l’accompagner, goûtant peu ces petits jeux. Assis dans mon fauteuil club, prêt à la recevoir enrobée dans un drap de bain, je savourais ma victoire. Tout s’était déroulé comme prévu : nous avions bu, ri puis dansé. Face à un homme qui veut tout verrouiller, les femmes cherchent à reprendre la main. Je fis mine de la céder. A l’instant de nous quitter, elle susurra « Sommes-nous obligés d’attendre le deuxième rendez-vous pour nous aimer ? » Oui. C’est dans le plan.
Elle s’emporta, m’exhorta à plus de spontanéité. Je cédai. Elle fredonnait sous ma douche.
***
N’ôte pas la serviette tout de suite. Laisse-moi savourer. Donne-moi ton pied. Fétichiste ? Je n’aime pas mes pieds. Moi, si…
Debout devant moi, elle posa son pied droit sur mon genou. Je le caressai comme un trésor. Les angles étaient là. Je remontais vers la cheville. La ressemblance était là aussi frappante.
Mes doigts glissaient sur les chevilles de Cécile et remontaient vers les mollets, vers le genou un peu affaissé, puis, sous la jupe, jaugeaient le galbe des cuisses. Cécile me propulsa au fond du canapé et se leva.
Les pieds devant moi étaient les mêmes. Les chevilles aussi. Plus je remontais, plus je crus à une copie conforme de Cécile. Etait-ce possible ? Avais-je le corps de Cécile devant moi ? Si les pieds étaient semblables, fallait-il que le reste le fusse aussi pour une simple question d’équilibre ? Ou peut-être était-ce parce qu’elle possédait le même corps qu’il fallut que les pieds fussent pareillement anguleux. J’arrachai le drap de bain. Je n’eus que deux secondes pour découvrir que la ressemblance cessait en haut des cuisses, avant qu’elle ne se précipite sur moi.
écrit par Christophe Mathoux



