Le Juge était un homme

publié dans > Nouvelles > Evariste

Quand les intentions d’Evariste ne sont pas appréciées, ça se termine encore par un procès.

- Et nous retrouvons en direct du tribunal de Bobigny notre envoyée spéciale, Nathalie Combaludé.
- oui Patrick, je me trouve actuellement devant le tribunal de Bobigny pour l’affaire qui oppose Evariste à la jeune Elodie. Je vous rappelle brièvement les faits : la nuit du 23 mai, après une soirée gloubiboulga, Evariste ramène Elodie chez lui. Là, je vous épargne les détails, mais ils passent la nuit ensemble. Et c’est le lendemain que l’affaire prend une autre tournure, quand Evariste annonce à Elodie que c’était juste pour la nuit.
- Et où est le problème ?
- … Patrick, le problème c’est que Elodie ne s’attendait pas à ça, elle prétend que Evariste lui avait promis une vraie histoire. Le travail du juge et des jurés va donc être de déterminer si oui ou non il y a eu mensonge, tromperie sur la marchandise, de la part d’Evariste pour que cet enculé arrive à se fins.
- Calmez vos propos Nathalie !
- Pardon, j’ai dit « enculé » ? alors je le répète. Je vous invite donc maintenant à suivre un résumé de la journée d’aujourd’hui.

Nous nous trouvons donc actuellement dans l’enceinte du tribunal.
- mesdames et messieurs, la Cour !

L’audience se lève alors et laisse entrer le juge Bourey qui sort de table.

- Bourreau, faites entrer l’accusé. Il semble que le juge ne soit déjà pas des plus objectifs dans cette affaire.
- Accusé, veuillez venir à la barre.

Evariste se lève. Il porte aujourd’hui une chemise bleue avec une cravate moche.

- Accusé, veuillez le plus succinctement possible raconter les faits qui ont amené à votre rencontre avec la partie civile.
- Votre Honneur, puisque j’ai l’honneur de pouvoir m’exprimer, laissez-moi je vous prie me racheter mon honneur.
- Accusé, vous êtes juste accusé d’être coupable, rien de plus pour l’instant.
- Soit. Le soir du 23 mai, avec mes compagnons d’enfance Jérémy et Thomas, nous allâmes à une soirée organisée au grand Rex pour tous les ado-adultes débilo-maniaques nostalgiques des vieux dessins animés du pays du soleil levant qui inondèrent nos tubes cathodiques dès nos plus tendres années d’enfance. Nous fûmes parmi les premiers spectateurs à nous asseoir et je remarquai, d’un rapide coup d’œil distrait, dans les premiers rangs, la jolie damoiselle Elodie qui s’assît sans omettre d’adresser à mon humble personne un de ces subtils sourires ravageurs non dénués d’une certaine tendresse érotico-romantique à vous en arracher le slip.
- Pardonnez-moi, mais vous portez des slips ?
- Objection votre Honneur !

L’avocat de la défense, Maître Cahuète, se dresse sur ses gongs pour voler au secours, vain, de son client.

- Votre Honneur ! c’est une atteinte aux choix vestimentaires de mon client, qui, si on oublie sa cravate, rentrent dans le caractère privé et n’intéressent pas cette affaire.
- Objection retenue, c’était par simple curiosité. Continuez Accusé. Et arrêtez le passé simple, c’est lourd.
- Mon passé n’est pas si simple que ça votre Honneur, mais je vous l’accorde, il est un temps pour chaque chose. Donc, continue-je, je l’avais remarquée assez rapidement, et je pense que c’était réciproque.
- Est-ce que c’est elle qui vous a accosté ou bien vous ?
- Je ne saurais vous le dire précisément. Plusieurs échanges de regards eurent lieu, notamment pendant l’épisode 1 des Barbapapas, pendant lequel on apprend que le Barbapapa rose a poussé dans la terre.
- Objection votre honneur !

Là, c’est l’avocat de la partie civile qui se dresse, Maître Chian. Il paraît très remonté.

- Nous vous écoutons Monsieur CHian.
- Il ne me semble pas que Barbapapa pousse dans la terre, mais plutôt dans un arbre.
- …

Le juge, dubitatif, jette un œil aux magistrats qui ne semblent pas plus assurés que lui d’avoir la réponse.

- Désolé Maître, mais je ne peux retenir votre objection. Accusé, à vous.
- Donc, à la pause organisée au bout de deux heures, je me dirige vers les toilettes, et c’est là que, sans le faire exprès, je bouscule Elodie et que, dans la continuité, nous entamons une discussion.
- …c’est nul ça comme rencontre !
- je l’admets, mais étant timide, je n’allais pas laisser échapper une telle occasion.
- Que lui avez-vous dit ?
- Des banalités, du easy-listening.
- Et ça marche ?
- C’est à croire que oui.
- Quelles étaient vous intentions à ce moment là ?
- En toute honnêteté, je n’avais rien planifié, mon appartement n’était pas rangé, et je portais un caleçon troué. J’étais content de lui parler mais je n’avais aucune garantie quant à l’issue de cette conversation.
- Comment vous êtes vous retrouvés chez vous alors ?
- A la fin de la soirée, nous rentrions dans la même direction, même bus, donc je lui ai proposé de passer chez moi.
- Vous lui avez proposé un verre ?
- Non. J’avais rien à boire chez moi, je le savais très bien.
- Donc pour vous, il était clair que votre message était sans équivoque ?
- Mon message n’était qu’une proposition pas vraiment codée. Elodie me semblait assez mature pour savoir lire entre les lignes grossières de mes propos. Elle était libre de refuser.
- Elle a accepté facilement ?
- Oui, à ma grande surprise, ce qui n’était pas forcément une grande joie pour moi.
- Expliquez-vous !
- J’étais fatigué, mon appartement était vraiment en bordel et je devais me lever tôt le lendemain.
- Pourquoi le lui avoir proposé alors ?
- Dans un sens, par gentillesse, car j’avais l’impression que c’est ce qu’elle attendait. Et sinon, j’avais le sentiment que j’aurais regretté de ne pas l’avoir fait.
- Et une fois arrivés chez vous. A-t-elle été entreprenante ? vous a-t-elle sauté dessus ? Etait-elle chaude ? Elle vous a sucé ?
- … pardon ?
- Je déconne ! C’est bon ! Ahlala, si les juges n’ont plus le droit d’avoir de l’humour…
- …

Le juge ne semble pas avoir fait l’unanimité dans l’enceinte du tribunal, mais tout le monde se garde bien de le lui rappeler.

- Donc, je me reprends. A quel moment a-t-elle compris que ça ne dépasserait pas le cadre de la nuit ?
- Je pense qu’elle s’en est rendue compte quand elle m’a dit au petit matin « tu ne vas pas chercher des croissants ? »
- Et pourquoi ne pas être allé en acheter ?
- Bah, je ne l’ai jamais fait ni pour moi, ni pour aucune de mes copines, je n’allais pas commencer ce matin là.
- En effet, « Non à l’hypocrisie ! ». Et, en toute honnêteté, quelles étaient vos réelles envies ou motivation avec mademoiselle Elodie ?
- Je ne sais pas. Je ne tirais pas de plan sur la comète, je n’avais pas de réelle ambition, dans un sens comme dans l’autre. A la cool quoi. Sans prise de tête. Ça marche ok, ça marche pas, tant pis.
- Mais pourquoi alors Elodie vous accuse-t-elle d’avoir clairement dit que ce n’était que pour la nuit ?
- Je n’ai jamais dit ça mais il est possible que je n’ai annoncé un grand optimisme quant à nos éventuelles rencontres ultérieures.
- Sous quelle forme ?
- Du style « écoute, la semaine prochaine j’ai une tonne de travail, après je pars une semaine en vacances et ensuite j’ai à nouveau une tonne de travail. »
- Vous faites quoi dans la vie ?
- Je suis au chômage. Mais ça ne m’empêche pas de beaucoup travailler.
- L’inverse existe aussi, je vous rassure. Très bien, assassin, allez vous rasseoir. La parole va à l’avocat de la partie civile.
- Merci votre Honneur.

L’avocat de Mademoiselle Elodie se lève et se rapproche des jurées.

- Votre Honneur, messieurs dames les jurés, …petit con, le cas que nous avons là n’est malheureusement pas un cas isolé. Et je pense que Monsieur Evariste n’en est pas à sa première arnaque.
- Objection !
- Objection retenue. Vos pensées ne sont pas des faits Maître. Continuez.
- Comme vous voulez.
- Et comment !
- D’accord. Donc, ma cliente, qui incarne l’innocence même, la Sainteté, le respect des bons mœurs, la dignité humaine, a été abusée, trompée, manipulée, trahie, déchirée par cet infâme personnage qui siège ici les menottes aux poignets.
- Votre Cliente est-elle vierge Maître ?
- Je vous demande pardon ?

Le juge, par sa remarque étrange, a glacé toute la salle. Plus une mouche ne vole, le visage d’Elodie rougit, celui de sa mère pâlit.

- Je vous demande si votre cliente qui incarne l’innocence, la bonté et toutes ces foutaises, est encore vierge ?
- Euh, votre Honneur, cela rentre dans l’intimité même de ma cliente !
- Si ça rentre dans son intimité, c’est qu’elle n’est plus vierge. Et une fille qui accepte d’aller chez un garçon le premier soir sans se douter d’une issue à caractère coïtal est plus naïve qu’innocente. Donc continuez, mais ne nous prenez plus pour des buses.
- Oui mais je ne tiens pas à ce que par des allusions de la sorte les jurés prennent ma cliente pour une traînée ou quelque autre personne de petites mœurs.
- Ecoutez Maître, ce n’est pas parce que la demoiselle couche le premier soir avec un inconnu que c’est une grosse salope. Un peu de respect pour elle !
- Je vous en prie votre Honneur.
- Non mais excusez-moi Maître, mais je n’arrive pas à trouver le problème dans cette histoire. Il ne l’a pas forcée à venir chez elle ?
- Non
- Il ne l’a pas violée ?
- Non.
- Il ne l’a pas frappée ?
- Non.
- Elle était consentante ?
- Oui, mais…
- Oui mais quoi ? elle en attendait plus, et lui pensait que c’était que pour la nuit. C’est simplement un problème de communication.
- Votre Honneur, si vous achetez un billet à Disneyland, et qu’au final vous faites un seul tour de manège, vous êtes déçu, non ?
- Oui, mais là, d’après ce que j’ai entendu, le ticket était gratuit, donc elle n’est pas en droit de se plaindre.
- Je suis d’accord.
- Maître, faîtes venir votre cliente à la barre.

La jeune Elodie, 23 ans, se rapproche, intimidée, de la barre. Le juge s’adresse alors à elle d’un ton paternel.

- Ma petite.
- Oui Monsieur.
- Ça t’écorcherait la gueule de m’appeler « votre Honneur » ?
- Excusez-moi …votre Honneur.
- Ce n’est pas grave Elodie, je comprends, tu es impressionnée. Tu sais, la vie est faite de contrariétés, mais il ne faut pas s’arrêter à la moindre embûche. Tu as eu bobo à ton p’tit cœur ?
- Oui.
- Et qu’est-ce que tu attendais de ce garçon ?
- Je ne sais pas vraiment.
- Le tour de manège ne t’a pas suffi ?
- Un peu court.

Le juge semble lancer à Evariste un regard réprobateur. L’accusé répond d’un haussement d’épaules.

- Et qu’attendez-vous aujourd’hui de ce jeune homme ?
- Je ne sais pas.
- Parce que tu penses qu’un jeune homme que tu as traîné au tribunal, car il t’aurait menti ou mal communiqué ses intentions, pourra revenir vers toi ?
- Non, je ne pense pas.
- En effet, il n’y a rien de constructif dans cette demande d’explications, en tout cas pour toi. Oui ce jeune homme doit assumer ses actes et ses paroles, mais aujourd’hui, la seule chose que je peux te dire, c’est d’aller de l’avant.
- Mais on ne peut pas lui couper les couilles ?
- Et non, pas pour un plan cul ma grosse ! euh…ma petite !
- C’est bien dommage.
- Ça ne changerait pas grand-chose.
- Donc qu’est-ce que je dois retenir de cette histoire ?
- Plusieurs choses mon enfant : premièrement, les Barbapapas, ce n’est plus de ton âge ; ensuite, un garçon a généralement un fonctionnement assez basique au commencement d’une relation et donc il ne faut pas prendre un oui pour un oui et un non pour un non.
- Euh… j’ai pas compris.

Moi non plus et je pense que personne dans la salle. Même Evariste, le tyran misogyne impuissant, semble sceptique sur l’explication donnée par le juge Bourey.

- En fait, un jeune homme ne sait pas forcément ce qu’il veut, et, face à une fille, il est généralement aveuglé par ses hormones. Et c’est juste au petit matin qu’il retrouve ses esprits et son objectivité qui lui permettent de savoir ce qu’il veut vraiment.
- Vous êtes le juge ou bien son avocat ?
- J’ai été le même homme tu sais.
- Donc voilà, il s’en sort sans rien, libre, avec ses deux couilles ?
- Je n’ai pas dit ça. Nous allons laisser les jurés délibérer et eux décideront du sort de cette vermine.

Les jurés se retirent alors pour délibérer, ils entrent dans leur espace privé, et…ressortent immédiatement. Le juge n’a même pas eu le temps de se lever complètement. C’est à croire qu’ils avaient déjà en tête l’idée de la castration chimique pour ce salopard.

- Nous sommes prêts votre Honneur !
- Très bien… je vous écoute. Rendez votre verdict.
- Dans l’affaire qui oppose Evariste à Elodie, nous déclarons l’accusé coupable, et nous réclamons qu’il passe une deuxième nuit avec la victime pour se racheter de ses fautes.

Au verdict des jurés, nous ne savons que penser, si ce n’est qu’il est bon d’avoir confiance en la justice de notre pays. Pauvre Elodie. C’était Nathalie Cambaludé, dépitée, en direct du tribunal de Bobigny. A vous l’antenne Patrick…


Evariste


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