L’année 1976 n’est pas seulement l’année du Championnat d’Europe de football en Yougoslavie qui voit la victoire de feu la Tchécoslovaquie sur feu l’Allemagne de l’Ouest grâce notamment à la Panenka de…Antonin Panenka, c’est également l’année de la naissance du petit Lionel Roger Paul Courtois.
Ses parents, qui pensent et espèrent attendre une fille, ont tout misé sur le prénom Amaya, mais, pris par surprise et un petit peu déçus, ils se rabattent sans réfléchir sur Lionel. C’est à croire qu’une petite déception peut conditionner la vie d’un être humain.
Amaya, elle, arrivera trois enfants plus tard, soit en 1981.
Du petit Lionel, tous les amis de la famille disent « comme il est mignon !! On dirait son père », alors que son pauvre père trouve qu’il a des grandes oreilles et un front plat et il aurait aimé mettre ça sur le dos des gênes maternels.
Cela ne l’empêchera pas de l’aimer, même si cela prendra un peu de temps. Douze ans.
1980 : Tandis que sa mère, téméraire, attend la fameuse Amaya, pourtant déjà passée de mode, le petit Lionel et son front plat qu’une coupe au bol, alors à la mode, essaie de cacher, voit pour la première fois de sa courte vie un train de banlieue. Le coup de foudre est immédiat, Lionel se met à rêver du Tchou Tchou. Et ça ne s’arrêtera pas là.
A huit ans, alors que Madame Melthieux son institutrice de CM2 lui demande de remplir la traditionnelle fiche de renseignements le jour de la rentrée, à la question « quel métier voulez-vous faire plus tard ? » Lionel est tout fier de répondre : « comme Papa ».
Malheureusement, le pauvre petit ignore que son père est chômeur, le croyant pompiste.
Le troisième coup de foudre de Lionel, (le deuxième étant celui pour Sylvaine sa voisine de palier qui fait régulièrement pipi dans sa culotte lorsqu’elle prend l’ascenseur), apparait lors d’une balade dominicale en les terres de Paris, capitale de la France. Lionel et son petit frère Wilfried (une autre déception) accompagnent alors leur mère en mission chez les frères Tangs afin d’acheter des galettes de riz pour faire des nems à l’occasion de la venue de la cousine Susanne.
Lionel, qui porte un bermuda à carreaux et un T-Shirt LC Waïkiki jaune, après avoir pris le train de Chelles jusqu’à Gare de l’Est, monte dans le premier métro sans trop réaliser ce qu’il fait.
C’est lors de la correspondance avec la ligne 10 qu’il a cette vision magnifique, poétique, et aux conséquences désastreuses.
Si l’entrée en Gare de la Ciotat fut un événement dans l’histoire du Cinématographe, celle de la rame de métro en gare d’Austerlitz en est un dans l’Histoire de Lionel Courtois.
Le métro, c’est en soit un train plus petit, plus mignon, avec plus de gens dedans. Mais la véritable touche, le petit plus, l’élément déclencheur ce jour là, c’est son chauffeur. Un homme noir d’une cinquantaine d’année, une petite paire de lunettes et une moustache grisonnante qui ne suffit pas à masquer d’un iota le sourire généreux qu’il envoie au petit garçon qui tient la main de sa maman sur le quai.
Ce sourire, Lionel en rêve des jours, des nuits, y pense en permanence, quand il mange les nems préparés par sa mère et dix minutes plus tard quand il les vomit et il ne le quitte pas non plus pendant son hospitalisation qui suit.
De mémoire, il le dessine tout le temps, même quand on lui demande en cours de réaliser un portrait de son père. Les rumeurs commencent alors à menacer la famille Courtois.
Pourtant, Lionel ne veut pas revoir ce sourire, il veut le devenir, être ce sourire, le transmettre et le transmettre encore, telle la Sainte Parole ou une MST.
1994 - Arrivé à l’heure fatidique du choix entre une première S, L, ES ou STT option bowling, Lionel arpente les ramifications du 36 15 code RATP à la recherche d’informations qui orienteraient sa prise de décision. Bien lui en prend, il s’absout ainsi des trois heures hebdomadaires de latin que lui conseillait sa mère, fine stratège, et rejoint un B.T.S en mécanique, le C.A.P Tchou Tchou n’existant plus depuis la disparition de la vapeur.
Juin - 1998 Après trois ans passées à la RATP au Terminus de Châtillon-Montrouge à réaliser la maintenance sur les banquettes et le cuir des strapontins, la passion de Lionel est toujours intacte, inaltérée car inaltérable, et il n’en faut pas moins pour le motiver à présenter la tête haute le concours interne en vue de devenir Conducteur de métro.
Juillet – 1998 : Lionel n’a toujours pas les résultats du concours mais la France gagne la Coupe du Monde de Football et Lionel est content.
Septembre 1998 : Malgré un 6 sur 20 en Italien, Lionel obtient le précieux Sésame par la RATP. Il est très vite affecté à la ligne 3, et il avoue qu’il aurait même accepté la 7bis si on le lui avait demandé.
Mais son ambition ne s’arrête pas là. Depuis trois ans, le petit Courtois, qui est tout heureux de pouvoir arborer sa coupe de cheveux de fan de Megadeth au travail, rêve en secret de moderniser le service et l’accueil de la RATP. Il veut être le petit plus.
Lionel veut rendre le sourire aux gens, aux Parisiens plus précisément, les Grenoblois il s’en fout.
Comment faire ? Lui le sait : leur parler. Ne pas être juste leur conducteur anonyme qui collabore à leur douloureux métro-boulot-dodo quotidien, non, être leur ami.
En mars 2008, alors que je monte dans son carrosse, j’entends la voix de Lionel alerter l’opinion « Je tiens à remercier les jeunes demoiselles qui me sourient sur le quai, et je tiens à leur rendre leur gentillesse, et leur souhaiter une bonne journée. » alors, miracle sous mes yeux, les femmes sourient.
Puis, se rendant compte une station plus tard qu’il doit faire des jaloux, il rajoute « je tiens à remercier également les hommes, je n’ai rien contre eux, c’est juste que… comment dire… je suis un peu moins sensible à leur charme, mais je les remercie quand même. ». Et le sourire général fut.
Un seul homme dans tout Paris prend le courage de vous dire alors que vous vous rendez sur votre lieu de travail "Regardez votre voisin, pour une fois, et souriez lui". Et sans savoir pourquoi, ni comment, vous le faites. Cet homme, c’est Lionel.
Il remporte son pari. On raconte avoir vu des gens attendre quatre rames sur le quai pour pouvoir monter dans "le Métro de Lionel".
Pour la première fois depuis la libération, le taux de sourires dans Paris dépasse les deux virgule sept pour cent.
Mais un jour de trop forte influence, due au succès de sa méthode, dans un excès de confiance, il prend des risques et annonce au troupeau de passagers amassés les uns dans les autres le sourire aux lèvres : « Je suis désolé, mais il y a trop de monde et on ne peut fermer les portes. J’annonce donc que je paie un café à tous ceux qui descendent de la rame ! ». Malheureusement, les gens le croient.
Le Parisien a la mémoire courte et la RATP reçoit plus de deux cent plaintes pour « arnaque sur la marchandise », entraînant la mutation de Lionel sur la ligne 7bis en horaires de nuit, et sans micro.
Lionel entre alors dans une dépression renforcée par la moue figée de tous ses passagers qu’il n’arrive pas à divertir malgré sa nouvelle création : Zozo, la chaussette qui fait coucou.
Lionel se suicide en se jetant sous son propre métro, ce qui est une première dans l’histoire de la Régie Autonome de Transports Parisiens. Les experts de la police sont encore penchés sur la question du « comment qu’il a fait ? » alors qu’un SDF squattant les bancs du quai, témoin de la scène, s’est seulement demandé « Pourquoi ? ».
Zozo la chaussette n’a pas survécu non plus.
écrit par Stéphane Cassou



